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Archives de Jean-Luc Einaudi

1999 - France Culture Panorama - Interview de J.-L. Einaudi / Le procès Papon / Le 17 octobre 1961

1999 - France Culture Panorama - Interview de J.-L. Einaudi / Le procès Papon / Le 17 octobre 1961

France Culture – Panorama . Date : 1er mai 1999

Contenu : Interview de J.-L. Einaudi / Le procès Papon / Le 17 octobre 1961/ Les raisons de son intérêt pour ces événements / Sa méthode de travail et de recherche

 

 

Les recherches et les témoignages de Jean-Luc Einaudi, historien et chercheur, concernant les événements du 17 octobre 1961 à Paris. Il s'appuie sur son ouvrage La bataille de Paris 17 octobre 1961 (1991), son action judiciaire contre Maurice Papon, et les témoignages directs de l'époque.

Le Contexte de l'Événement (Octobre 1961)

Le massacre s'inscrit dans la phase finale de la guerre d'Algérie, qui durait depuis sept ans. Le climat en métropole était marqué par une tension extrême et une crise au sommet de l'État :

  • Négociations en suspens : Les pourparlers pour la paix avaient été rompus en juillet 1961 en raison de désaccords sur l'avenir du Sahara et de ses ressources pétrolières.
  • Crise politique : Une divergence profonde opposait Charles de Gaulle, qui souhaitait mettre fin à la guerre, à son Premier ministre Michel Debré, partisan d'une ligne dure.
  • Terrorisme de l'OAS : L'Organisation Armée Secrète multipliait les attentats. En septembre 1961, une tentative d'assassinat visait De Gaulle.
  • Violences contre la police : Entre fin août et début octobre 1961, 11 policiers furent tués à Paris et en banlieue par des groupes armés du FLN, exacerbant un désir de vengeance au sein des forces de l'ordre.

Le Régime d'Exception pour les Algériens

Sous la responsabilité du préfet de police Maurice Papon, une répression collective s'était installée. Bien qu'officiellement "Français musulmans d'Algérie", les Algériens vivaient sous un régime de terreur policière. Quelques jours avant le massacre, un couvre-feu discriminatoire fut décrété, interdisant aux Algériens de sortir après 20h ou de circuler à plus de deux durant la journée.

Le Déroulement du Massacre du 17 Octobre

La manifestation du 17 octobre 1961 était organisée par le FLN pour protester pacifiquement contre le couvre-feu. Jean-Luc Einaudi souligne qu'il n'y a pas eu d'affrontements entre deux camps, mais une véritable "chasse à l'homme".

Une Violence Meurtrière et Systématique

  • Caractère racial : Les forces de police ciblaient les individus en fonction de leur apparence physique ("typologie à caractère raciste"). Des Italiens et des Espagnols furent d'ailleurs raflés par erreur.
  • Absence de résistance : Les manifestants n'étaient pas armés et n'ont pas opposé de résistance. Aucun policier n'a été blessé par balle ce jour-là.
  • Lieux de répression :
    • Les Grands Boulevards : Au niveau du cinéma Le Rex, la police a ouvert le feu sur un cortège pacifique.
    • Le Pont de Neuilly : Des tirs ont visé les manifestants venant des bidonvilles de Nanterre.
    • La Seine : De nombreux Algériens ont été jetés dans le fleuve, parfois du haut des ponts de Paris.
    • La Préfecture de Police : Des témoignages font état d'un massacre d'une cinquantaine de personnes dans la cour même de la préfecture.

Les Lieux d'Internement

Plus de 10 000 personnes furent arrêtées. Papon réquisitionna les autobus de la RATP pour transporter les prisonniers vers des centres comme le Palais des Sports ou le Parc des Expositions.

Lieu

Description des Violences

Palais des Sports

Pratique des "comités d'accueil" : les prisonniers passaient entre deux files de policiers qui les frappaient systématiquement à la tête ou aux parties génitales.

Préfecture de Police

Exécutions sommaires signalées par des sources policières républicaines.

Centres d'internement

Tortures et violences sur des blessés sans défense.

Témoignages et Preuves de l'Atrocité

Le témoignage de Gérard Grange, à l'époque séminariste et élève infirmier réquisitionné au Palais des Sports, confirme l'horreur des faits :

  • Il décrit des policiers (en tenue et en civil) frappant les prisonniers avec des planches de bois.
  • Il a personnellement vu neuf corps sans vie entassés dans un dépôt.
  • Il rapporte des mitraillages dans des toilettes improvisées et des hurlements de personnes torturées.

Malgré la gravité de ces faits, les autorités religieuses et militaires de l'époque, alertées par Grange et ses camarades, ont minimisé les événements, invoquant que "si c'était vrai, on l'aurait su".

Le Bilan : Entre Chiffres Officiels et Réalité Historique

L'occultation du massacre a été immédiate et délibérée, tant par la préfecture de police que par le pouvoir politique.

  • Bilan officiel de l'époque : 3 morts.
  • Bitations de Jean-Luc Einaudi : Il évalue le nombre de victimes à plus de 200, voire 300 morts et disparus.
  • Données complémentaires : Une augmentation massive du nombre de noyés fut constatée par le procureur général de la cour d'appel de Paris. À l'Institut médico-légal, plus de 100 cadavres auraient été reçus en peu de temps, certains étant rejetés à la Seine faute de place.

La Bataille pour la Mémoire et la Vérité Judiciaire

Pendant des décennies, l'événement a été étouffé. Ce n'est qu'à travers le travail de chercheurs comme Einaudi et le contexte du procès de Bordeaux contre Maurice Papon (pour complicité de crimes contre l'humanité sous Vichy) que la vérité a resurgi.

Le Procès en Diffamation (1999)

En 1998, Maurice Papon a attaqué Jean-Luc Einaudi en diffamation suite à un article dans Le Monde. Ce procès s'est transformé en une tribune pour la vérité :

  1. Reconnaissance du massacre : Pour la première fois, le substitut du procureur a qualifié les événements du 17 octobre 1961 de "massacre".
  2. Relaxe de l'historien : Einaudi a été relaxé au bénéfice de la bonne foi. Le jugement de 30 pages a pris en compte les témoignages et documents massifs.
  3. Échec de Papon : Papon espérait qu'une condamnation d'Einaudi jetterait le discrédit sur le témoignage que ce dernier avait livré à Bordeaux.

L'Obstacle des Archives

Malgré les avancées, l'accès aux archives reste un point de tension. Jean-Luc Einaudi dénonce le refus persistant de le laisser consulter les archives de la Préfecture de Police et du Parquet de Paris. Il conteste également la méthode du rapport Mandelkern (commandé par le ministère de l'Intérieur), qui tend à minimiser le bilan en se basant sur une lecture partielle des documents officiels.

Citations Clés

« Il n'y avait eu ce jour-là à Paris un massacre, un massacre perpétué par des forces de police agissant sous les ordres de Maurice Papon. » — Jean-Luc Einaudi

« On était dans un régime démocratique [...] et au sein de ce régime, il y avait une partie de la population [...] qui vivait sous un régime qui lui n'était pas du tout démocratique. » — Jean-Luc Einaudi

« J'ai vu neuf corps par terre, morts... J'ai assisté à un mitraillage aussi d'Algériens dans les toilettes improvisées. » — Gérard Grange

« Est-ce que oui ou non on reconnaît, est-ce qu'on considère que la vie de tout homme vaut celle de tout autre, et que toute vie a une valeur égale à celle de toute autre vie ou non ? » — Jean-Luc Einaudi

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